Mais si nous pensons si peu à un phénomène qui absorbe au moins un tiers de toute vie, c'est qu'une certaine modestie est nécessaire pour apprécier ses bontés. Endormis, Caïus Caligula et le juste Aristide se valent; je dépose mes vains et importants privilèges; je ne me distingue plus du noir janitueur qui dort en travers de mon seuil. QU'est-ce notre insomnie, sinon l'obstination maniaque de notre intelligence à manufacturer des pensées, des suites de raisonnements, des syllogismes et des définitions bien à elle, son refus d'abdiquer en faveur de la divine stupidité des yeux clos ou de la sage folie des songes ? L'homme qui ne dort pas, et je n'ai depuis quelques mois que trop d'occasions de le constater sur moi-même, se refuse plus ou moins consciemment à faire confiance au flot des choses. Frère de la Mort... Isocrate se trompait, et sa phrase n'est qu'une amplification de rhéteur. Je commence à connaître la mort; elle a d'autres secrets, plus étrangers encores à notre présente condition d'hommes. Et pourtant, si enchevêtrés, si profonds sous ces mystères d'absence et de partiel oubli, que nous sentons bien confluer quelque part la source blanche et la source sombre. Je n'ai jamais regardé volontiers dormir ceux que j'aimais; ils se reposaient de moi, je le sais; ils m'échappaient aussi. Et chaque homme a honte de son visage entaché de sommeil. Que de fois, levé de très bonne heure pour étudier ou pour lire, j'ai moi-même rétabli ces oreillers fripés, ces couvertures en désordre, évidences presques obscènes de nos rencontres avec le néant, preuves que chaque nuit nous ne sommes déjà plus...